lundi 15 avril 2013

PRIMEURS 2012 : la déception

La Semaine des Primeurs des Vins de Bordeaux est un rendez-vous particulièrement riche d’enseignements. Pour les acteurs du Marché, qui vont déterminer la cotation et le prix de sortie des grandes étiquettes. Mais également pour les techniciens, les vinificateurs, les consultants… qui bénéficient à cette occasion d’un regard extérieur sur leurs choix techniques dans le millésime. Et qui peuvent également apprécier les choix faits par d’autres…
Après une semaine de dégustation aux 4 coins du département, le premier mot qui me vient à l’esprit est : déception.
 
Non, je ne suis pas déçu de la qualité du millésime 2012.
Le millésime 2012, je l’ai vécu. De l’intérieur. Auprès des producteurs que j’accompagne de mes conseils. Depuis le coup de froid de la mi-avril 2012, jusqu’à la date de récolte si difficile à déterminer. Entre maturité lente et Botrytis explosif. Depuis la macération, où il fallait choisir entre le trop extrait et le trop peu, sans aller dans le mal extrait. Jusqu’à l’écoulage pour lequel le graal recherché s’appelle Equilibre. Puis l’élevage où, comme son nom l’indique si bien, il s’agit d’élever le vin, faire monter sa qualité… Ce qui me déçoit, ce n’est pas le millésime dans son ensemble, mais plutôt les choix techniques faits par les vinificateurs (et leurs conseils).
Nous savons tous que les conditions qui ont accompagné la naissance du millésime 2012 sont loin d’être idéales. J’en rappelle l’essentiel : 
Pourtant, avec ces mêmes conditions « difficiles », si certains vins sont plaisants, car ronds, équilibrés, tout en fraicheur et en fruit, d’autres sont maigres, verts et secs. Mal mûrs, mal extraits, mal équilibrés, mal élevés… Mal maitrisés.
La qualité de la vendange 2012 recelait de nombreux pièges. Forte hétérogénéité de la vendange. Maturité parfois inaboutie. Etat sanitaire parfois imparfait.  Face à ces difficultés, il fallait savoir prendre des risques. A la récolte. Lors des macérations. En élevage. Les pièges étaient multiples :
§  vendanger trop tôt de peur d’un état sanitaire dégradé
§  vendanger trop tard de peur d’une maturité insuffisante
§  trier insuffisamment de peur d’une production trop faible en quantité
§  extraire insuffisamment de peur de sortir des tanins agressifs
§  extraire trop de peur de petites structures
§  mettre trop de bois pour compenser des structures trop faibles
§  mettre des chauffes trop fortes pour masquer les arômes végétaux 
Les vins issus de ces mauvais choix sont toujours les mêmes : couleurs un peu légères, vilains arômes végétaux, structures agressives aux tanins secs, apports boisés asséchants ou écrasants… Manque récurrent d’équilibre, de plaisir à la dégustation.

Je suis surpris, et déçu, qu’en 2012 tant de vins, ou du moins de producteurs, soient tombés dans ces pièges. Je croyais, qu’à Bordeaux, nous en avions fini avec notre complexe du Grand Vin. Le complexe du Grand Vin ? Un Grand Vin de Bordeaux est un vin riche, dense, et puissant, aux tanins mûrs et à la grande complexité. Un vin de longue garde comme il ne se fait nul part ailleurs. Mais pour élaborer un tel vin, il faut de Grands Raisins. Le complexe du Grand Vin c’est quand on essaye systématiquement de faire un Grand Vin, même quand les raisins n’en ont pas le potentiel. Alors, on élabore à coup sûr un vin déséquilibré et sec, dur et sans charme. Sa capacité de vieillissement est limitée car la structure, mal construite, n’a d’autre alternative que de se sécher au fil du temps.
Dans la plupart des situations, les raisins de 2012 ne permettaient pas d’élaborer des profils Grand Vins. Il fallait donc les travailler différemment. Mettre en exergue leurs qualités spécifiques : rondeur et fruit, sans aller vers la surextraction ou le surboisage. De nombreux producteurs (et consultants) ont compris le millésime et fait les bons choix, mais pas tous. Ainsi, trouve-t-on des vins réussis dans toutes les appellations, et de moins réussis aussi. S’il est certain que la rive droite est avantagée par sa précocité et la prédominance du merlot, la qualité des vins qui y sont produits en 2012 est peut-être aussi à chercher dans la qualité de ses consultants. Les meilleurs œnologues bordelais sont Libournais, nous le savons tous. Là se sont construites quelques locomotives aujourd’hui célèbres. C’est dans cette région aussi que l’on a compris, avant d’autres, qu'il faut produire des vins de caractère qui correspondent à la demande des marchés, plutôt que de produire ce que l’on a l'habitude de faire et chercher ensuite des acheteurs. Le marketing de la demande plutôt que celui de l’offre. C’est là que l’on trouve les meilleurs vins du millésime 2012. Des vins honnêtes, des vins cohérents, des vins en adéquation avec les potentialités de leur terroir dans le millésime. Des vins de charme, bien construits, tout en équilibre, et armés pour bien évoluer au fil du temps.

La Semaine des Primeurs est un marathon et un subtil jeu de séduction.
5 jours – près de 1 500 vins présentés – 5 000 dégustateurs – 50 nationalités différentes
 

 

 
 
 
 
 
 
    
 
 
 
J’ai eu l’occasion de déguster les vins présentés aux chateaux d'Agassac, Beauséjour-Bécot, Dillon, Fonroque, Grand Barrail, Labégorce, La Conseillante, La Couspaude, Lafitte-Rothschild, La Gaffelière, Le Chatelet, Mouton-Rothschild, Phélan Ségur, Soutard, ainsi qu’aux chais de Millésima. Voici ceux qui ont retenu mon attention (en gras, mes coups de coeur) :
 
Bordeaux :  Valmengaux - Puy Arnaud cuvée bistrot (vin nature) – Thieuley 

Bordeaux Supérieur :  de Reignac cuvée Balthus – Bossuet – Penin cuvée Les Cailloux – La Mothe du Barry 

Médoc :  La Tour Carnet – La Cardonne – Les Ormes Sorbet – Tour Castillon 

Haut-Médoc :  d’Agassac – Charmail – de Gironville – Belle-Vue 

Moulis :  Brillette – Moulin à Vent 

Margaux :  Rauzan Ségla – Marquis d’Alesme Becker – Labegorce 

Pauillac :  Petit Mouton de Mouton-Rothschild – Pichon Longueville Comtesse 

Saint-Estèphe :  Lafon Rochet – Cos Labory – Sérilhan – Le Boscq 

Saint-Julien :  Léoville Barton – Langoa Barton 

Pessac Léognan :  Pape Clément – Smith Haut Lafitte 

Fronsac :  La Dauphine – Mayne Vieil cuvée Aliénor 

Côtes de Castillon :  Joanin Bécot 

Lussac :  Bel Air – La Rose Perrière 

Montagne :  Faizeau – Tour Bayard cuvée l’Angelot 

Puisseguin :  Haut Fayan  cuvée Excellence – Guibot la Fourvieille 

Saint-Georges :  Haut Saint Georges 

Saint-Emilion Grand Cru :  La Grace Dieu – Tour de Yon – Le Destrier cuvée Premium 

Saint-Emilion GC Classé : Beauséjour Bécot – Clos des Jacobins - La Clotte – Sansonnet – Le Chatelet

Lalande : Grand Ormeau cuvée Madelaine – Real Caillou 

Pomerol : La Conseillante - Le Bon PasteurLe Gay – Clinet – Clos du Clocher – Enclos Haut-Mazeyres

6 commentaires:

  1. Félicitations, c'est une très bonne analyse de la situation.

    William Bolter

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  2. Bravo, une belle leçon de modestie...

    Votre blog s'appelle t-il oenoBlogue ou oenoBlague???

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  3. Beaucoup de réactions suite à cet article, même si elles apparaissent peu en commentaires sur le blog. La plupart sont orales ou envoyées par email. Elles sont positives ou négatives ; dans tous les cas elles provoquent un dialogue et appellent quelques précisions.
    Tout d'abord, je suis un des 1ers (dès novembre) à avoir parlé de la qualité du millésime 2012, malgré les conditions complexes du millésime : http://www.oenoblogue.com/2012/11/millesime-2012-la-belle-surprise.html
    Mais je dois bien avouer que j’ai été surpris et déçu par les nombreux vins mal maitrisés que j’ai pu déguster la semaine passée. C’est cela que j’ai exprimé dans mon article, d’où son titre : déception. Il y a dans ce millésime, des vins réussis et d’autres pas. Et ce n’est pas seulement une problématique rive gauche/rive droite, ni terroirs argileux/terroirs filtrants, ni merlot/cabernet.… Mais bien une question de choix techniques entre une propriété et celle voisine. Je pense que certaines propriétés ont très bien maitrisé ce millésime et que d’autres non, et j’associe à cette maitrise le rôle du consultant.
    Mon propos n’est en aucune manière de dire que les vins que j’accompagne sont tous réussis et que les autres se sont plantés. Parmi ma sélection, plus de 80% sont des vins accompagnés par d'autres œoenologues que ceux de mon équipe, et j'en conseille personnellement moins de 10%. J’ai sélectionné les vins que j’ai préférés, en toute subjectivité. Et j’assume ce choix. Mon blog est un espace de liberté où j’exprime ce que je pense, en toute liberté, en toute sincérité. C’est un espace de dialogue, non pas pour critiquer mais pour échanger et faire réléchir. Je suis content qu'il génère tant d'avis divergents et de passion.

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  4. Merci à Bernard Burtschy (Le Figaro) pour son commentaire.

    Le millésime 2012 n’est pas le millésime du siècle, loin de là. Dans ces conditions, il serait tentant d’appliquer l’adage : "achetez les petits vins dans les grands millésimes, les grands vins dans les petits millésimes". Et donc, ne considérer que les grands vins chers qui, seuls auraient les moyens de trier les raisins et d’écarter les lots les moins réussis. Pour en avoir le cœur net, il faut se plonger dans les appellations les moins prestigieuses, les bordeaux, les bordeaux supérieurs, les vins du blayais, entre autres, des vins que les vedettes de la dégustation fréquentent peu et, même, méprisent. A tort... Un des plongeons les plus intéressants est offert par Wine Else : une manifestation organisée par les la Fédération des Centres Œnologiques du Bordelais qui regroupent six centres girondins (Cadillac, Coutras, Grezillac, Pauillac, Saint-Savin et Soussac), le siège de la Fédération se situant à la Chambre d’Agriculture de Grézillac. Ces centres sont à la fois des laboratoires d’analyses et ils offrent égalemen,t des conseils œnologiques. Ils sont loin d’être anecdotiques puisqu’ils représentent plus de 50% de la production bordelaise. Pour la dégustation organisée par Wine Else, chaque centre a sélectionné une dizaine de vins de ses adhérents.
    Grâce à Christophe Coupez, directeur du Centre œnologique de Pauillac, twitteur averti (@dirpauillac) qui a très aimablement regroupé les échantillons, nous avons pu en déguster plus de soixante-dix. Contrairement à l’adage et à ce qui se raconte un peu partout sur les 2012, on trouve d’excellents bordeaux et bordeaux supérieurs et même de belles réussites. Comment est-ce possible ? D’abord, ces propriétés sont suivies sur le plan œnologique et on peut penser que les centres ont eu à cœur de présenter leurs plus belles productions. Certes. Mais le fait qu’il existe de beaux vins dans les appellations modestes est en soi un résultat très important d’autant que les propriétés présentées sont loin d’être anecdotiques en surface. Elles font souvent, dix, vingt, trente ha et plus. D’autre part, leur encépagement fait la part belle au merlot, caractéristique principale de ces appellations. Or, plus précoce, le merlot est le grand gagnant du millésime 2012.
    Enfin, on aurait tort de considérer que les "petit" sont oenologiquement des arriérés. Sans réciter la fable de David et de Goliath, face aux difficultés qui ne manquaient pas dans le millésime 2012, ils ont souvent faire preuve d’une "inventibilité", mot forgé pour la circonstance, et d’une adaptabilité remarquables. En résumé, ce n’est pas parce qu’on ne possède pas une taille de 2,80 m et qu’on n’est pas doté d’une soilde armure technologique comme la toute dernière génération du tri optique, qu’il n’est pas possible de faire de bons vins en 2012. Cerise sur le gâteau, leurs prix s’étagent entre 4 et 20 €.

    En savoir plus : http://avis-vin.lefigaro.fr/primeurs/o38705-primeurs-2012-les-beaux-vins-des-petites-appellations#ixzz2RXm4kCE3

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  5. Très bonne analyse du millésime 2012 par Jacques Dupont du Point, sur le site intothewine.fr :
    http://www.intothewine.fr/magazine/les-news/jacques-dupont-des-belles-surprises-dans-les-vins-milieu-de-gamme-rive-gauche#comment-list

    Jacques Dupont, LE monsieur vin du magazine Le Point, sillonne les vignobles bordelais depuis cinq semaines. Il a livré ses premières impressions à IntoTheWine quant à cette campagne primeurs 2012 et se démarque du discours unilatéral que l'on a entendu sur ce millésime jusqu'à maintenant.
    S’il est clair pour lui que “ce n’est pas le millésime du siècle”, c’est toutefois un millésime “plein de fraicheur qui offre des vins très agréables, et ce malgré les difficultés climatiques auxquelles les viticulteurs se sont vus exposés”. Le résultat général est donc d’une très grande hétérogénéité et le choix des dates de vendanges s’est avéré très important.
    L’avantage avec 2012, par rapport aux grands millésimes de garde pour lesquels on doit attendre avant de pouvoir les consommer, c’est que “c’est des vins avec lesquels on pourra se faire plaisir tout de suite”.
    “J’ai été très agréablement surpris par le milieu de gamme, et ce constat est encore plus valable pour les vins de la rive gauche”.
    Jusqu’à maintenant, les commentateurs ont surtout mis en avant les belles réussites de la rive droite. Jacques Dupont s’en démarque, même s’il nous confirme la très belle qualité des Pomerol. Pour lui, il y a aussi de belles surprises rive gauche dont on parle moins. Il a beaucoup apprécié les Margaux ainsi que certains crus bourgeois du haut-médoc, qui ont fait appel à un savoir faire artisanal du viticulteur, “où les vins aux tannins très soyeux, sont très portés sur le fruit et pleins de fraîcheur”.
    “On n’essaie pas de faire un grand vin si ça n’est pas l’année pour”
    Ce qui ont le mieux réussi cette année sont “ceux qui n’avaient pas la pression”. Ceux qui ont fait un vin “sincère, authentique en accord avec leur terroir et les conditions particulières de ce millésime 2012. On n’essaie pas de faire un grand vin si ça n’est pas l’année pour”. Selon lui, “le but du vin c’est d’être bu”, ce n’est pas une machine à concours et à classements. Le viticulteur doit penser en dehors de cette dynamique de compétition, et concentrer ses efforts sur l’authenticité et la cohérence de son vin avec le terroir. C’est ça le secret de la réussite lors de millésimes comme 2012 où toutes les conditions ne sont pas réunies pour en faire un grand millésime.
    En ce qui concerne le débat sur les prix de ce millésime 2012, Jacques Dupont reste attentif mais lucide : “la plupart des premiers crus ont apparemment décidé de baisser leurs prix, mais c’est surtout pour le marché chinois. En France on rêve avec ces vins là, mais on boit autre chose”. Ce n’est donc pas sûr qu’il y ait un mouvement de baisse spectaculaire.
    Et quand on lui demande quels sont ses coups de cœur, il nous répond, amusé : "ça je le garde pour les lecteurs du Point, et de toute façon je goûte presque toujours à l'aveugle, tout ce que je peux vous dire aujourd'hui, c'est que le numéro 12 était très bon".
    Vous pouvez retrouver Jacques Dupont toutes les semaines dans l’hebdomadaire Le Point.

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  6. Robert Parker donne ses impressions sur le millésime 2012 :

    « Mes dégustations ont clairement révélé la qualité supérieure des Merlots, avec en tête de lice les Pomerol suivis de près par les Pessac Léognan. Saint-Emilion, compte tenu de l’étendue de son vignoble aura produit des vins assez hétérogènes, allant de vins exceptionnels dont la qualité se rapproche de celle du 2009 et du 2010 ainsi que des vins plats, trop extraits, rustiques et astringents. Le Médoc, de façon générale a rendu une copie compliquée : certains manquent vraiment de milieu de bouche, certains sont herbacés, voir végétaux et enfin d’autres sont trop tanniques. Cependant, beaucoup de producteurs de la rive gauche ont produit des vins francs, fruités avec un minimum d’extraction. Ils ont alors réussi à faire des vins charmants, assez légers, délicieux sans excès de tanins. 2012 est un millésime présentant un niveau d’acidité plus faible que ceux de 2011 et un niveau de tanins plus élevés. Dans le meilleur des cas les tanins sont doux et sucrés, notamment à Pomerol et Pessac Léognan et dans une certaine mesure à Saint-Emilion.
    Alors que 2012, n’est pas un millésime exceptionnel, il est excellent à Pomerol, Pessac Léognan et dans certains cas à Saint-Emilion. En rive gauche il est plus décevant et doit être considéré au cas par cas selon les Châteaux. Les vins blancs liquoreux sont très décevants alors que les vins blancs secs sont magnifiques, riches, doux, intenses et mielleux. 2012 est dans cette catégorie de vin un millésime de très haute qualité. »

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