jeudi 9 août 2012

Dégustation à l'aveugle

La dégustation à l'aveugle consiste à déguster un vin en n'ayant aucune indication à priori. Ni le cépage, ni l'appellation, ni le millésime, ni le producteur... Rien d'autre que les informations fournies par les sens : vue, olfaction et goût. C'est une dégustation difficile, école de la modestie. C'est celle pratiquée au quotidien dans mon métier, par l'oenologue. Mais ce n'est pas exactement de cette dégustation là que je veux vous parler.
 
La dégustation à l'aveugle que j'ai envie de partager avec vous est celle que j'ai expérimentée lors de Bordeaux Fête le Vin. Cette dégustation proposée par l'organisation du Concours de Bordeaux consistait à déguster non pas à l'aveugle, mais comme un aveugle. C'est à dire dans le noir total !
Nous étions un groupe de 4 personnes attendant notre tour sur les quais, dans la clarté chaude de ce matin d'été. Avant d'entrer dans la chambre noire - le dark lab - on nous a demandé d'éteindre nos portables, de retirer nos montres aux aiguilles phosphorescentes, afin qu'aucune source de lumière ne pénètre. En file indienne, chacun avec une main sur l'épaule de l'autre, nous pénétrons dans la chambre, après avoir franchi plusieurs rideaux lourds et épais. Nous arrivons dans le noir le plus total. Bien plus sombre que le noir de la nuit ou que celui que l'on "voit" si l'on ferme les yeux. Je ne sais pas où je suis. Rien à regarder. Aucune image où poser les yeux. Seul un petit comptoir auquel je me cramponne, car c'est mon seul repère. Une personne s'approche. Sa voix est chaude, rassurante. Elle nous met à l'aise. Il fait noir. Il fait frais. On se sent bien. On nous met à chacun un verre dans la main, que l'on prend maladroitement. La dégustation commence.
 
©Chambre d’Agriculture Gironde
©Chambre d’Agriculture Gironde
©Chambre d’Agriculture Gironde

Le nez est intense, expressif. C'est frais : pamplemousse, pêche, une note végétale. C'est du sauvignon ça ! La bouche est souple et vive, fraiche, désaltérante et équilibrée. C'est très agréable. Chacun s'exprime ; avec facilité et sans complexe. Il y a plusieurs petits groupes dans le dark lab, mais c'est comme si on était tout seul. Alors, qu'avez-vous dégusté ? Nous demande la voix rassurante de notre guide. Je propose un vin blanc. Un Bordeaux 2010. C'est un Entre-Deux-Mers 2010. Pas mal. On nous reprend notre verre et nous en remet un 2ème.
Nez moyennement expressif. Frais et délicat. Arômes fruités et floraux. Fruits rouges, abricot, pivoine. Ca évoque un rosé. La bouche est souple et ronde, avec un bon taux de CO2 apportant de la fraicheur. C'est gourmant. Ca donne envie de le boire. Je propose un Bordeaux rosé 2011. Gagné.
3ème verre. Nez discret, peu expressif. Pas d'indication visuelle, pas d'indication olfactive. A ce stade je ne sais pas ce que je goûte. L'attaque en bouche est souple, puis apparaissent des tanins. Il y a une certaine structure, mais l'ensemble est léger. La finale est un peu sèche, puis courte. Ce vin m'apporte peu de plaisir. Je ne le comprends pas. Je n'ai aucune idée de ce que je goûte ! A côté de moi quelqu'un propose un blanc boisé. Bien vu, c'est un Graves blanc vinifié en barriques. Moi j'ai rien vu ; j'ai rien compris. Dégustation à l'aveugle : école de la modestie.
La dégustation est terminée. Tout le monde est enchanté de l'expérience. Notre guide nous raccompagne vers la lumière. L'agitation colorée des quais tranche avec l'ambiance du dark lab. Je me tourne vers notre guide pour le remercier de sa gentillesse. Il se tient maladroitement, le regard fixe derrière ses lunettes noires. J'avais complètement oublié. Il est aveugle ! Là il à l'air d'un infirme. Avant, dans le noir, c'était moi l'infirme. Et lui, si à l'aise, était mon guide.
J'ai particulièrement apprécié cette expérience. Elle m'a rappelé que l'une des principales difficultés de la dégustation est la concentration. Afin de bien déguster, il faut pouvoir se concentrer. Oublier tout ce qui nous entoure pour se focaliser sur la perception de nos sens : vue, odorat, goût. Dans le dark lab, la dégustation m'a paru aisée. Dans le noir total, sans perturbation extérieure, la concentration est plus facile. Et la dégustation peut être plus pertinente. C'est décidé. Je mûre les fenêtres de ma salle de dégustation !   ;-)

Un grand merci aux organisateurs (tout particulièrement Magali Templier) pour avoir permis à 5 000 personnes de vivre cette expérience ; ainsi qu'au groupe d'aveugles si gentils et si sympathiques.
Lien vers la société ETHIK à l'origine du concept du Dark Lab, spécialiste d'expériences dans le noir et d'un regard différent sur le handicap   http://www.danslenoir.com/


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